Notes Archéologique sur
Djelfa Ruines
Djelfa est un des nouveaux postes établis sur la route de Laghouat dont il est séparé par une distance d'une centaine de kilomètres.
Sauf un moulin français, tout l'établissement est situé sur la rive gauche de la rivière de ce nom et consiste, en allant du Sud au Nord, en un bordj ou maison de commandement, flanqué d'un petit hameau; à quoi il faut ajouter une smala de spahis et le camp du bataillon d'Afrique.
Ce poste, placé sur une pente peu inclinée a, à sa droite (ouest) le Senalba avec ses vastes forêts, et le Debdeba, aujourd'hui connu sous le nom de Redoute Lapasset. Du côté du Bordj et dans un lointain vaporeux s'élève le Seb'a Mokhan qui domine le massif du Ksar Zekar; à gauche (est) sont quelques mamelons couverts de halfa et de genévriers.
La rivière, qui s'appelle Oued-el-Haoura vers ses sources et Oued-Djelfa dans son cours moyen, prend le nom d'Oued-el-Malah à sa partie inférieure qui débouche dans la Sebkha occidentale de Zar'ez. Dans sa partie supérieure, l'Oued-Djelfa est profondément encaissé; ses berges ravinées se composent de terres d'alluvion de différentes nuances et au-dessous desquelles il y a une couche d'argile bitumineuse.
La contrée qui dépend du poste de Djelfa appartient au système des hauts plateaux et se compose de montagnes et de plaines Sahariennes. L'observateur y trouve, au point de vue historique, trois principaux sujets d'étude:
1° Des ruines romaines rares et peu importantes, quant au nombre et à l'étendue des postes observés, mais, toutefois, pleines d'intérêt, parce qu'elles indiquent d'une manière certaine le point où la puissance romaine s'est arrêtée (1), point que la domination française a déjà laissé derrière elle et que, sans doute, elle dépassera bien davantage encore. Ces postes sont placés sur les bords de rivières dont les eaux ne tarissent pas et semblent avoir été construits pour défendre des cols ou des défilés;
2° Des tombeaux de forme presque celtique dont l'origine n'est pas encore connue;
3° Des ruines de Ksar (villages entourés d'une muraille) probablement indigènes et qui se relèvent peu à peu sous l'influence et la direction du bureau arabe.
Je vais examiner successivement chacune de ces espèces de ruines.
Ruines romaines. - On n'avait observé jusqu'ici de ruines romaines dans le sud de la province d'Alger qu'à Messad, village très prospère, situé à 88 kilomètres est de Laghouat; la grande carte topographique de 1852 en indique cependant sur le sommet du massif Boukahilien (2) entre Demmed et Amoura, petite bourgade dont les jardins, vus de Houaci-Zïan (puits de Zïan), semblent un berceau de verdure suspendu au flanc de la montagne. Des renseignements en indiquent aussi, mais avec moins de certitude, dans le bassin de Zar'ez, entre Guelt es-Stel et le rocher de sel, à Er-Redjem; ainsi qu'à Aïn-Guetïa, entre Charef et la plaine, aujourd'hui cultivée de Tademit.
Dans la chaîne du Sahari, qui est couverte de pins, de chênes, de genévriers, d'arbousiers et est surtout remarquable par les forêts du Gaïgat, de l'Oued-ben-Alia, de l'Oued-Chela, j'ai observé deux ruines que l'on peut, je crois, considérer comme d'anciens postes romains: la première couvre de ses débris les environs d'Aïn-el-Hammam (source thermale) qui mêle ses eaux à celles de l'Oued-Hadjia (3) et est située à quelques kilomètres de Charef; la seconde est dans les environs de Djelfa, sur la rive droite de la rivière entre le bordj et le moulin.
Le Ksar ruiné de l'Oued-Hadjia est d'une étendue assez considérable; on y remarque une dizaine de pierres taillées placées verticalement. On n'y trouve ni fragments de poteries antiques, ni tambours de colonnes, ni inscriptions; en un mot, il ne s'y rencontre aucune trace authentique de la présence des Romains. Ce poste avait-il pour objet de surveiller le col de Bab-Aïn-Messaoud, passage près duquel se trouve aussi une fontaine considérable?
Quant au poste romain de Djelfa, il a quarante pas de large sur quarante-cinq de longueur; autour de sa cour intérieure, il y a de nombreuses chambres dont on peut encore tracer le plan. Les murs sont bâtis en pierres bien appareillées sans emploi de ciment; leur épaisseur est de 60 centimètres environ; j'y ai trouvé des débris de briques et de poteries, des fragments de pilastres et colonnes en grès du pays. J'en ai fait enlever deux pierres dont l'une présente des traces assez distinctes d'ornements grossièrement exécutés, tandis que l'autre porte une inscription à sa partie supérieure taillée en biseau. Elle est aussi d'un grès rongé provenant de la montagne voisine et mesure 85 centimètres de longueur sur une largeur de 50 centimètres et une épaisseur de 27 centimètres (4).
Sur la rive gauche de l'Oued Djelfa - et un peu en avant du point précédent - à côté de la route qui conduit à Debdeba (Redoute Lapasset) et à la forêt, on reconnaît facilement la trace d'une construction assez analogue à celle de la rive droite. Je n'y ai recueilli aucun fragment d'origine antique.
L'étude du Ksar-el-Baroud, poste romain de Messad est à peine ébauchée. Les inscriptions qui s'y trouvent n'ont pas encore été toutes relevées. La plus remarquable - et, malheureusement, la plus altérée - se termine par le mot ORBIS qui se lit très distinctement. Les fragments nombreux qui couvrent le sol, sont des débris de tuiles, de briques et quelques médailles de types assez variés.
Le Ksar-el-Baroud est un peu plus long que celui de Djelfa: il couvre un petit mamelon situé entre Aïn-et-Taam et l'Oued-Hamouida dont les eaux, au moyen de deux fortes rigoles (saguia), arrosent les jardins de Messad et de Demmed. Ses constructions sont aujourd'hui bouleversées par les travaux de recherches de salpêtre (baroud) avec lequel les habitants fabriquent de la poudre qu'ils répandent dans le pays. Dans leurs recherches, Ils ont miné la rive gauche de la rivière. Ce cours d'eau, qui est très puissant, arrose de nombreux champs de blé et d'orge, avant d'aller, avec d'autres Oued, s'engager entre les berges élevées du khang (étranglement, défilé) de Demmed.
Quand on a contourné la montagne calcaire au pied de laquelle sont assis les deux villages dont je viens de parler, on se trouve en face du petit col d'Ifri par lequel on arrive en quelques heures sur les bords de l'Oued-Djedi, c'est-à-dire dans le Sahara algérien proprement dit.
Tombeaux d'origine inconnue. - Il existe sur les deux rives de l'Oued-Djelfa, à quelques centaines de mètres en aval du moulin, un très-grand nombre de tombeaux de dimensions variables et qui par leur forme rappellent assez bien les monuments celtiques. Ces tombeaux se retrouvent sur le revers méridional de la montagne de Messad où je les ai vus plusieurs fois. Je crois avoir entendu dire qu'il en existe de semblables autour de l'oasis de Metlili dans le Mzab (5).
Ces sépultures consistent en une fosse revêtue de quatre dalles plus ou moins grandes et recouverte à 20 ou 30 centimètres au-dessus du sol d'une ou deux autres dalles également de grès rougeâtre du pays. - Voici quelques mesures qui donnent une idée des différentes dimensions de ce genre de sépultures :
Dalle n°1, longueur 1 mètre 63 cent., largeur 1m. 20c.
Dalle n°2, longueur 1m. 65c., largeur 75c.
Dalle n°3, longueur 2m. 20c., largeur 1m. 40c.
II arrive quelquefois qu'au lieu d'une seule dalle, on en rencontre deux ou trois.
Chaque tombeau est circonscrit par une petite enceinte de fragments de roches longs de 20 centimètres et 10 ou 15 centimètres de large; quelquefois l'enceinte est double.
Les sépultures de Messad présentent la même particularité que j'avais déjà remarquée au Kef-el-Hamar(7), autour de la dalle sur laquelle on lit l'inscription C. Julius Hospes, etc. (Voir dans le Moniteur algérien du 30 décembre dernier l'article intitulé: Les Romains dans le sud de l'Algérie.)
Les tombeaux de Djelfa se rencontrent à quelques centaines de mètres de tombes romaines, sur un point où l'on voit à chaque pas, même au sommet de la colline qui domine le moulin, des ruines de maisons construites en pierres sèches et quelquefois en blocs d'un volume considérable.
Les Oulad-Naïl - qui, à leur arrivée dans ce canton, refoulèrent les Saharis dont quelques individus pourtant occupent encore les rives de l'Oued-ben-Alïa, - affirment que ces tombeaux existaient déjà, lors de l'invasion du pays par leurs ancêtres(8).
A quelle époque remonte la construction de ces tombeaux; à quelle variété de la race humaine appartenaient les individus dont les corps y ont été enfermés? Pour arriver à résoudre ce problème, j'ai fait ouvrir, avec le concours de M. le capitaine Hoüel, du 6° de ligne, une de ces tombes dans laquelle nous n'avons trouvé que quelques fragments de tibias(9).
Ruines de villages bâtis soit par les Saharis, soit par les Oulad-Naïl. - On trouve de ces ruines dans tout le canton de Djelfa. Les restes signalés plus haut à Er-Redjem, ne sont peut-être aussi que les vestiges d'un établissement. Dans la chaîne du Sahari, sur les bords de l'Oued-ben-Alïa, j'ai vu les débris du Ksar-Djemou, près de la rivière de ce nom.
La vallée qui s'étend du Rocher de sel à Djelfa est la partie qui offre le plus de ces anciens ksar détruits. Les principaux sont : Zmita, Aïn-Ouarou et Makhokh. Ce dernier comprend une partie des ruines qui sont situées autour et au-dessus du moulin.
Dans la chaîne de Zekar, on trouve à quelques kilomètres du village de ce nom, sur une des berges de la rivière du Khang, un ksar considérable en pierres sèches, fort bien conservé et qui dominait le défilé sauvage qui conduit de Zekar dans l'immense plaine de Messad. Il était habité, je crois, par les Beni-Mida qui sont les ancêtres des habitants actuels de cette bourgade que le général Marey a visitée en 1841.
Entre Oued-Sedeur et Aïn-el-Bel, sur la rive gauche de la rivière, existe un ksar qui porte le nom cabile de Timmormor; on y construit en ce moment quelques maisons à l'usage des cultivateurs indigènes. Non loin de là, à Tademit, on rencontre également un village assez récemment abandonné. Un autre est situé sur la rivière de Fedjer, à l'entrée du Sahara. On va aussi relever ses ruines.
La vue de tant de centres indigènes ruinés excite naturellement à rechercher la cause de leur destruction. Les Arabes répondent invariablement qu'on les a abandonnés pour fuir la fièvre ou la guerre. Mais la première partie de cette explication ne pouvant convenir à beaucoup de ces ksar situés dans des lieux très-salubres, il reste l'autre cause qui est certainement la véritable. Je juge en cela du passé par le présent. Ainsi, quand je me trouve dans des villages réédifiés depuis deux ans, au milieu d'anciens vergers, les indigènes ne manquent pas de dire: Nous pouvons désormais braver les attaques des tribus de maraudeurs; grâce à la protection de la France, nous pouvons vendre ou manger nos légumes et les fruits des arbres que nous cultivons et vivre dans la plus grande sécurité.
Dr. REBOUD.
in Revue Africaine 1ère Année N°01 Oct. 1856
(1) Voir l'article publié le 30 décembre dernier, par M. Berbrugger, sous le titre de Les Romains dans le sud de l'Algérie, et rédigé d'après les inscriptions communiquées par l'abbé Godard et M. Reboud. - Note de la rédaction.
(2) La carte de la province d'Alger publiée en 1846 indique déjà des ruines romaines, notamment à Djelfa. Ces ruines avaient été vues pendant l'expédition du général Marey à Laghouat et à Aïn-Madi, en 1844.
Le massif Boukahilien dont parle M. Reboud, a pour centre le mont Boukahil, qui s'élève sur la limite des provinces d'Alger et de Constantine et est un des entrefaits méridionaux du Tel, en prenant ce mot dans sa plus large et véritable acception. - Note de la rédaction.
(3) La carte de 1856 écrit Hadjila. A ce sujet, nous prions nos correspondants de vouloir bien tracer les noms propres d'une manière lisible et de nous signaler ceux de ces noms qui auraient été altérés, à l'impression, dans notre journal. - Note de la rédaction.
(4) Nous avons sous les yeux l'estampage de cette inscription
envoyée par M. Reboud. Au-dessous d'une bordure à dents de loup sont trois
compartiments; sous celui de droite on aperçoit le commencement d'un 4e.
L'estampage, fait sans doute dans de mauvaises conditions, ne nous laisse lire
que ces fragments: 1er DONATVS. - 2e L ANNARIETANA. -
3e ET ZARESIS. - 4e ELIVS.
Ces documents épigraphiques n'offrent à l'examen qu'une simple liste de noms propres, parmi lesquels ZARESIS attire seul l'attention. - N. de la R.
(5) M. Mac-Carthy en a vu d'analogues auprès de Zebdou, au sud de Tlemcen. Les gens du pays les appelaient tombeaux des Zenata. Il y en a aussi dans les ruines de Sigus. - Note de la Rédaction.
(6) Il en existe plusieurs de cette dimension et qui sont sans doute des sépultures d'enfants.
(7) Cette partie du Bou-Kahil appartient à la province de Constantine. Un des défilés de cette montagne, celui qui conduit dans l'Oued-R'ir par Trefia, Mengoub et Dzioua, est commandé au Nord par le bordj d'Aïn-er-Riche, poste près duquel on a trouvé une inscription qui existe encore sur la porte principale de cet établissement.
(8) Les Oulad-Naïl ou Beni-Naïl ou Nouaïl, enfants de Naïl Ebn-Ameur Ebn-Djabeur, constituent une des fractions de la grande tribu arabe des Zor'eba et sont venus dans l'Afrique septentrionale vers le milieu du 11e siècle de notre ère. - Note de la Rédaction.
(9) Dans un article sur les dolmen d'Aïn-el-Kalaa, article qui paraîtra au prochain numéro, de nouveaux matériaux seront produits sur cet intéressant sujet. - Note de la Rédaction.
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